FORTUNE CRITIQUE

Extraits

COMOEDIA

23 mai 1928

A. WARNOD


            Il faut visiter aussi l’exposition de La Patellière, rue Jacques-Callot, à la galerie Bernin. La Patellière est un des jeunes peintres d’à présent sur lesquels on peut le plus compter, non seulement par ce qu’il a déjà réalisé, mais plus encore parce ce qu’on sent chez lui en puissance. Il est de ces peintres qui ont conscience de ce qui doit être la peinture : ce qu’il montre, ce en sont que des points de repère, il vise plus haut, à une grande œuvre, plus complète. Mais telles qu’elles sont, les toiles qu’il expose sont imprégnées de cette fougue un peu romantique, de cette fièvre, de cet amour de peindre, de ce tourment, de ce savoir qui indiquent d’une façon certaine que La Patellière est un peintre et un peintre peu commun.

A.W

Galerie Pelletan-Helleu

Mars 1939


Amédée de La Patellière

Dessins

Par Paul Jamot


            Il n’est certes pas sans intérêt de noter ce qui relie Amédée de La Patellière à un artiste original, mort trop tôt lui aussi, esprit réfléchi, plus ou moins issu du cubisme, Roger de La Fresnaye, et à un peintre bien vivant, Dieu merci, André Dunoyer de Segonzac, qui, au temps de ses débuts, a demandé à la même doctrine une confirmation de son goût  inné pour une construction solide du tableau ; dans la suite il a heureusement trouvé plus de satisfaction aux sains et puissants appels de la Nature. Ces deux noms devaient être prononcés ici. Mais ce qui importe beaucoup plus, c’est de tracer dans ses traits essentiels la personnalité de l’homme et de l’œuvre, l’œuvre ressemblant à l’homme au point que, pour imaginer l’un presque sans risque d’erreur, il suffit d’interroger l’autre. Aussitôt nous apparaît un être d’instinct et de réflexion. C’est un solitaire. Il ne se montre guère dans les petits cercles où l’on se dépense en paroles et où l’on apprend plus vite à échafauder une théorie qu’à peindre un tableau. Il aime mieux pousser jusqu’à l’expression la plus rigoureusement vraie ce qui est en lui, croirait-on, depuis le commencement des temps et ce qui lui vient d’un contact honnête et loyal avec la Nature, d’une amitié chaleureuse et un peu âpre pour l’humanité.

            Le temps, hélas ! lui fut trop mesuré pour toutes les idées et pour tous les thèmes que le peintre voyait animés déjà d’une vie latente. Quelques toiles cependant montrent dans leur couleur forte et sévère ainsi que dans leur structure savamment calculée les belles promesses d’un art grave et humain.

            Que l’on ne croie pas d’ailleurs que la gravité, ici, exclue le charme ou même la fantaisie. Cet artiste si intégralement sincère, qui a horreur de toute affectation comme de toute concession, est un poète, un poète agreste, comme on n’en avait pas vu peut-être chez nos peintres depuis Millet. Plus véridique encore que Millet, il ne dissimule rien des rudesses de la Terre maternelle et nourricière. Il l’aime, mais il la voit et veut la voir telle qu’elle est. Comme le paysan, il la sait à la fois prodigue et avare de ses dons ; il sait ce qu’elle réclame de soins, de tendresses et de violences. Ce maître et serviteur de la terre, comme il ressemble aux animaux qui partagent son existence, familiers de la ferme et de la glèbe, robustes auxiliaires du travail humain ! Eux qui sont tellement plus forts que l’homme, ils le servent sans plaindre leur peine et ils le regardent  avec de si bons yeux ! A son tour il les aime comme membres de la maison et de la famille.

            Voilà ce que La Patellière a su rendre dans quelques tableaux et, plus encore, dans ses dessins. La sanguine donne à ces feuillets du corps, de la couleur et une vraie richesse de matière, tantôt insistant sur un trait, sur un contour qui ne craint pas une sorte de dure concision, tantôt se réduisant à un frottis pour suivre la marche des nuages au ciel ou pour définir dans sa légèreté confuse le lacis de branchages issu du tronc droit des arbres fruitiers. Une fraternité d’où émane une poésie simple et grande unit les gars, les fortes filles, presque aussi endurantes au travail, et les rochers, les arbres, les meules qui sont des maisons construites en gerbes comme les maisons du village en pierre et qui forment des espèces de villages en pleins champs au lieu d’être alignées comme les demeures habitées, le long de la route. Les arbres ont des gestes humains, surtout les plus vieux, avec leurs troncs vidés par les ans et leurs bras tendus aux poings fermés. Ici une bergère s’abrite dans le creux, semblable à une hutte, d’un chêne centenaire, et l’on pense à tel ou tel mythe primitif. Pour ce reposer, cette autre s’est à demi étendue sur le dos complaisant d’une de ses vaches : elle ne se doute certainement pas plus que la bonne bête qu’elle figure l’enlèvement d’Europe.

            Partout des corps pesants après le travail sont étendus sur le sol des champs, à l’ombre d’un arbre ou dans la paille d’une grange, et c’est bien le cas de dire que, comme le fabuleux Antée, ils reprennent leurs forces en touchant cette terre à laquelle ils ont voué leur vie.

            Deux aspects de la créature humaine semblent, plus que tous les autres, hanter l’imagination de La Patellière : le sommeil et le travesti ou le masque. Comment ne pas y voir l’attrait qu’exerce le mystère sur cet artiste qu’on pourrait au premier abord croire uniquement occupé des réalités rurales ? Le masque, mystère factice par lequel nous tentons d’échapper à nous-mêmes, à nos habitudes et à celles des autres. Le sommeil, mystère familier, mais qui n’en est pas moins impénétrable, quoiqu’il relève de cette Nature dans laquelle plonge notre vie. Le retour quotidien de cette mort apparente où se renouvelle notre pouvoir de vivre ne saurait en abolir l’énigmatique étrangeté ! Tel l’inexorable retour de la nuit.

            Sommes-nous davantage nous-mêmes dans le sommeil qui nous délivre des calculs et des faux-semblants ? Ou au contraire le sommeil est-il le masque des masques, derrière lequel se cache une activité de forces obscures, hors de notre contrôle ? Il a pour lui d’évoquer la mort, sceau suprême posé sur le flux des agitations et des contradictions où se disperse la vie. Il est aussi le frère de la nuit, de cette nuit dans laquelle les premiers vivants virent, sans savoir si elle reviendrait jamais, se dissoudre et disparaître la lumière du jour ; nuit qui change les proportions de toutes choses en les rendant méconnaissables, solennelles, inquiétantes, illimitées…

            La prédilection d’Amédée de La Patellière pour le sommeil et pour le masque est l’aveu d’un poète ému à la fois par les grands secrets de la Nature et par les subterfuges des hommes.

            Parmi les dessins exposés ici, on verra une aquarelle illustrant cette préoccupation du déguisement, de l’alibi. C’est une brillante étude pour un tableau de fête nocturne dont rêvait notre peintre et qu’il n’a pas eu le temps de réaliser. La plus belle et la plus originale peut-être de ses variations sur le double thème poétique du sommeil et de la nuit nous montre des dormeurs étendus dans une grange, enchaînés par la mystérieuse et bienfaisante captivité du repos. Le bœuf et la vache, les bonnes bêtes qui ne dorment pas quand nous dormons et qui n’ont pas notre façon de dormir, inclinent sur ces corps allongés et inertes leurs larges têtes aux yeux étonnés. On dirait qu’ils ne reconnaissent pas les maîtres aux ordres desquels ils sont habitués à obéir : ils veillent sur eux jusqu’à ce que l’esprit qui commande reprenne la place qu’il a momentanément désertée. Une fenêtre ouverte laisse entrer sur un rayon de lune un hibou, oiseau qui ne ressemble à aucun autre, auquel nous prêtons je ne sais quelle science prophétique et qui a toujours l’air de venir d’un autre monde.

Paul Jamot

ART ET DECORATION

Février 1930


Un panneau décoratif de A. De La Patellière


Raymond Cogniat


            Il est bien rare qu’un peintre ait aujourd’hui l’occasion d’entreprendre une œuvre de vastes proportions. Les divers sentiments qui ont provoqué le succès considérable de la peinture – et dans lesquels l’intérêt spéculatif n’est pas des moindres – ont consacré la peinture de chevalet qui se prête facilement aux échanges et aux ventes. En outre une importante de décoration effectuée par un peintre très personnel impose cette personnalité à l’atmosphère générale de la pièce et ne permet pas aisément d’y adjoindre des tableaux d’autres artistes.

            Enfin il est bien peu de peintres dont le talent se trouverait à l’aise dans une grande composition. Aussi ne saurait-on signaler avec trop de plaisir le panneau décoratif que vient d’achever A. de La Patellière pour la salle à manger de M. B… C’est la première fois que ce peintre trouve à s’exprimer aussi librement et donne sa mesure dans un grand sujet. Ceux qui, dans des œuvres de moindres dimensions, avaient dit leur confiance en cette puissante originalité ne seront pas surpris mais comprendront mieux combien cet artiste était à l’étroit dans ses toiles antérieures.

            La composition s’ordonne en un rythme large qui réunit au centre l’essentiel du thème. Une nécessité de perspective a donné à A. de La Patellière l’idée de décaler légèrement le motif principal, déplacement à peine perceptible lorsqu’on regarde l’œuvre entière. On peut avec un grand recul, les portes de plusieurs pièces en enfilade étant ouvertes, voir dans sa totalité le groupe central qui s’encadre exactement dans l’ouverture des portes.

            Les sujets des côtés sont donc accessoires. Ils se rattachent cependant sans artifice au principal et constituent avec lui un ensemble parfaitement homogène. La composition massive du centre s’en trouve allégée et se développe en largeur dans un enchaînement harmonieux de lignes et de couleurs.

            Ce qui demeure très particulier dans cette œuvre c’est la qualité et la valeur expressive des éclairages. Déjà dans ses toiles, précédentes on avait vu A. de La Patellière tendre vers un clair obscur qui parfois faisait émaner la lumière des personnages eux-mêmes, qui toujours transfigurait les gens et les choses et les recréait. Des effets forts intenses en étaient le résultat.

            Le même procédé de construction lumineuse est repris ici, mais avec une technique infiniment plus assouplie, plus de liberté et de maîtrise. La palette est devenue beaucoup plus variée, plus riche en tonalités claires qui restent cependant dans des harmonies extrêmement sobres. La Patellière se veut une discipline et une austérité qui donne à la joie toute sa grandeur. Dans les limites de cette discipline il tend à la plus grande liberté. Jamais encore il n’avait atteint ce maximum.

            L’équilibre des groupes, tant par l’importance des masses que par les lignes, est obtenu sans l’emploi de faciles procédés de symétrie. Quant à la tonalité générale de cette décoration, elle demeure en parfaite harmonie avec l’ensemble de la pièce peinte en ocre très clair. Cette réussite nous fait espérer que ce n’est là qu’un début et que A. de La Patellière sera fréquemment appelé à exécuter des œuvres de cet ordre.

Raymond Cogniat

Librairie Plon – Paris 1939 –

AVANT LA DESTRUCTION D’UN MONDE

(De Delacroix à Picasso)


Le clair-obscur chez La Patellière

Par Claude Roger-Marx


            Une petite exposition vient de s’ouvrir qui ne montre que des dessins, mais des dessins d’une telle qualité que leur auteur mérite d’être compté au nombre des maîtres les plus pathétiques de ce siècle : je veux parler des dessins d’Amédée de La Patellière.

            Nous n’avions pas attendu sa disparition pour l’admirer, et lorsqu’il fut emporté en 1932, des suites de blessures de guerre, ayant à peine dépassé la quarantaine, nous avons eu la sensation très nette qu’avec la mort de La Fresnaye c’était sans doute l’épreuve la plus cruelle qu’eut éprouvée la jeune peinture contemporaine. L’homme, cultivé, replié sur lui-même, était d’une dignité exceptionnelle, ne vivait que pour ses proches. Il travaillait avec acharnement, dans une solitude féconde, soulevé par une inspiration puissante, brûlé par un grand feu intérieur, mais il voulait que son métier ne trahît en rien cette inspiration ; et c’est avec angoisse, avec fièvre, qu’il fortifiait ses moyens d’expression, comme s’il sentait ses jours comptés. La partie la plus féconde de sa vie, il l’a passée à Machery, puis à Vaugrigneuse, dans cette campagne de Seine-et-Oise dont il aimait la noblesse. En compagnie de lui-même, et des simples, il consolidait son amitié pour les beaux fruits de la terre ; et cette communion avait quelque chose de sacré. L’étable et l’écurie, où il venait saluer le boeuf pacifique, l’âne et le cheval fidèles, lui semblaient encore pleines de souvenirs mystiques, et lorsqu’il s’arrêtait près de l’abreuvoir, il se rappelait que le ravisseur d’Europe était venu se mêler au troupeau. Au pied des meules, il retrouvait couchés Ruth et Booz. Et tout ceci n’était pas littérature, mais rêves d’un visionnaire chez qui le sens du surnaturel est naturel. Les caves, les celliers, les pressoirs éclairés à la lampe ou à la bougie contenaient autant de drame, et les chambres où l’amour et la mort cohabitent, et qui renferment toute la destinée de l’homme. Le plein jour n’était pas moins mystérieux que la nuit. Tout restait prodige à ses yeux, et l’existence même.

            Ce sentiment du mystère le soutenait alors qu’il était encore inquiet de sa technique, comme tant de vrais maîtres de l’art moderne qui ont dû se débattre dans la solitude, forger eux-mêmes leurs instruments et progresser en tâtonnant. La Patellière a grandi sans rencontrer d’autres approbations que celles d’amis fraternels et de quelques juges qui ont cru en lui. Il a dû lutter contre une pâte souvent ingrate, terne, terreuse, que ses mains ont pétrie comme le limon originel. Ces mains n’avaient aucun aptitude au mensonge, elles se refusaient à tout expédient, à toute petitesse. C’est l’élévation de son esprit qui les a lentement instruites. Alors on a vu s’éclaircir la matière ; l’organisation et la vie ont pris possession de l’informe et nous avons eu vraiment le sentiment d’une création.

            Une des faiblesses communes à beaucoup d’oeuvres contemporaines, mêmes exquises, c’est leur manque de fatalité. L’art, au lieu de répondre à des questions vitales, n’est qu’un exercice savant. Même dans la peinture que nous appelons vivante, on voit surtout aujourd’hui des praticiens ou, comme disait Baudelaire, des prosateurs. Dénombrez les hommes qui dépassèrent le métier ! Comme La Fresnaye, qu’il devait suivre de si près dans la mort, La Patellière était un de ces êtres qui ont une vérité à défendre.

            En attendant que le Petit-Palais permette de revoir l’oeuvre pictural dans sa totalité, la librairie Helleu nous met en présence des dessins de La Patellière. Je voudrais essayer de traduire la fascination exercée par ces grandes pages frottées à l’aide d’un crayon épais et grenu, de la pierre rouge ou de la pierre brune. Le sujet est toujours des plus familiers : moissonneurs étendus, grange, abreuvoir, un garçon qui tient un cheval, un arbre dans la campagne, des meules ou des gerbes liées. Avions-nous vu, depuis Seurat, beaucoup de dessins aussi mystérieux, aussi dépouillés ? Comme tous les grands peintres animiques, c’est tout naturellement que La Patellière se confie au clair-obscur, un clair-obscur pudique et, si je puis faire, immatériel. Certains artistes ont une façon ostentatoire de jouer avec les valeurs, comme si c’était des valeurs de Bourse. Nous connaissons toutes sortes de clairs-obscurs qui n’ont rien de commun avec celui de Tintoret, de Rembrandt, de Le Nain, de Daumier, de Seurat ou de Louise Hervieu ; des clairs-obscurs bruyants de nouveaux riches. La pénombre de La Patellière est assourdie et grave. L’atmosphère qu’il évoque de préférence est celle du recueillement, du sommeil ou de la prière. Ces campagnes mêmes, avec leurs ciels chargés, pareils à des dômes, ont l’air de temples ; il semble qu’on y vive dans l’attente d’un miracle. Les objets les plus usuels – la faucille, le tonneau, l’échelle, le chapeau de paille – non pas embellis mais transfigurés, sont revêtus d’une solennité simple comme s’ils étaient les instruments d’un culte.

            O prodige ! ces dessins si distants, si peu faits pour flatter par ses petits côtés l’amateur, voilà qu’ils agissent aujourd’hui victorieusement. On désire leur possession. Comme les dessins de Seurat, si longtemps méprisés par le grand public, ils vont trouver place dans les grands musées. Il nous plaît de signaler que le Louvre, aidé par le concours d’un mécène, n’a pas attendu qu’il fût trop tard ; applaudissons au choix prévoyant qu’il a fait de quatre grandes pages d’une résonance profonde : Le Repos des Moissonneurs, La Vache à l’abreuvoir, Les Mains du vieillard, Entrée de village.

            C’est à Paul Jamot que fut confié le soin de patronner l’exposition. Sa préface est émouvante ; nul n’était plus qualifié que l’historien des Le Nain pour exalter un art où les valeurs spirituelles dominent, où le mystère jaillit des scènes les plus agrestes. A la Société de la Jeune Gravure contemporaine revient l’honneur d’avoir révélé, dans sa totalité, l’oeuvre gravé qui compte, en dehors de l’illustration de Colline de Jean Giono, une vingtaine de lithographies et une dizaine d’eaux-fortes. Les lithographies, par leur aspect blond cendré, leur ton de confidence, s’apparentent aux autobiographies de Corot. Le crayon a frôlé doucement la pierre, répartissant le clair-obscur sur des êtres ou des objets à la fois vrais et légendaires. Je ne serais pas surpris que l’Enlèvement d’Europe et les Labours fussent comptés un jour au nombre des plus belles estampes d’après-guerre.

Claude Roger-Marx

MUSEE NATIONAL D’ART MODERNE

Avenue du Président Wilson

Du 29 Septembre au 10 Novembre 1945


Préface de FRANÇOIS MAURIAC de l’Académie Française


            Je n’ai jamais rencontré Amédée de La Patellière, et pourtant que son univers m’est familier ! Je me retrouve dans ses toiles ; j’ai erré dans ce jardin. Cette allée garde la trace de mes pas et de ceux d’un ami qui marchait, un soir, près de moi, à Malagar, il y a bien des années. Je reconnais ce « vert », tout à coup. Je comprends pourquoi ce simple adjectif « vert » éveillait un écho si étrange, si disproportionné, lorsque je le lisais dans un poème des Contemplations ou des Fleurs du Mal. Vous vous souvenez ?

Ah ! comme l’herbe est odorante

Sous les arbres profonds et verts !

ou encore :

Mais le vert paradis des amours enfantines...

            C’est ce qu’on pourrait appeler « le vert du souvenir » et il n’existait qu’en moi jusqu’à ce que La Patellière l’eût fixé sur la toile. Les étables « bistres », peuplées de bêtes massives, qu’il a peintes avec une si curieuse prédilection, leur étrange éclairage, cela est beau, certes, mais tout disparaît à mes yeux devant cette découverte de la couleur intemporelle des arbres que nous nous rappelons, à l’ombre desquels nous avons joué enfants, et qui n’existent plus. Que d’autres louent les déformations des pontifes roublards d’aujourd’hui. L’espèce d’audace qui m’enchante, c’est cette couleur inventée, ce vert que la nature ne connaît pas, cette profondeur glauque de la mémoire où gisent les maisons, les jardins et les êtres anéantis.

            Il n’est pas un objet de ses natures mortes qui ne garde encore la chaleur d’un contact charnel, ou qui ne donne, au contraire, la sensation d’une absence humaine. Par exemple, ce fauteuil de jardin, il y a longtemps que la vieille dame qui s’y était assise, un matin d’été, s’en est levée lourdement, en appuyant sur les accoudoirs ses mains déformées, pour s’enfoncer sous cette charmille qui aboutit au néant. Devant cette toile admirable, j’entends une voix maternelle un peu haletante, me dire : « Ce fauteuil a dû rester là, depuis les dernières grandes vacances... ».

            La Patellière, quand il peignait, ne pensait pas, j’imagine, aux galeries de Paris, ni à une certaine clientèle américaine. Il ignorait le plaisir d’insulter, de déshonorer la face humaine, de provoquer le public moutonnier, de sonder l’abîme de sa résignation à l’absurde. Ce fut, sans doute, un garçon élevé dans une famille de chez nous – eh bien oui ! osons dire dans une « bonne famille » - de celles dont les propriétés ne rapportaient guère et où les collégiens dévoraient tant de livres en attendant la rentrée d’octobre ! La Patellière y rêvait sans doute aussi de fêtes troubles et de déguisements, car il a peint volontiers des masques tristes, toute une défroque de carnaval, arrachée peut-être aux buissons du domaine mystérieux où notre génération s’est enfoncée à la poursuite du Grand Meaulnes.

            Depuis trente que La Patellière nous a quittés, son nom n’a cessé de grandir. Oserai-je dire qu’à mes yeux, c’est lui qui fait figure de vivant, au milieu de ces témoins d’un monde inhumain, de ces peintres sans âme d’un univers désagrégé ?

            Le vent qui vient de la mer et qui sèche les routes, creuse des remous dans ces frondaisons épaisses où La Patellière a fixé à jamais la teinte des arbres de ma forêt intérieure. Je songe à ce raccourci de Pascal : « La sagesse nous ramène à l’enfance... ». Je souhaite que les jeunes peintres méditent devant les toiles de ce grand aîné et qu’à son exemple, ils se tournent vers la nature, non certes pour l’imiter servilement. « J’ai embrassé l’aube d’été ». On se souvient de cette Illumination adorable de Rimbaud. C’est de cet embrassement qu’est née l’oeuvre de La Patellière. C’est dans cet embrassement que la peinture française retrouvera son éternelle verdeur.

François Mauriac de l’Académie Française

L’Amour de L’Art                                   Novembre 1945


La Patellière


Jean Leymarie

Conservateur en Chef des Musées Nationaux


C’est au début du crépuscule que la chouette de Minerve apparaît, au moment que conseille Léonard de fixer le secret des visages et que toute forme devient surnaturelle. Aussi veille-t-elle sur le monde nocturne de La Patellière, gardienne de son silence et de sa mystérieuse poésie.

            Mais ce royaume de l’étrange en même temps s’émane du réel, y puise sa sève et son parfum rustique. Paysan de Bois-Benoit, de Machery, de Vaugrigneuse, le peintre exprime son terroir avec la ferveur tendre de Le Nain et la même tonalité sourde. On aimera d’abord cette belle suite d’intérieurs traités presque comme des camaïeux, ces fermes vendéennes qui ne connaissent guère le soleil, où les celliers servent aussi d’étables, où les hommes s’endorment sous le regard fraternel des animaux. Une lumière intérieure rayonne dans cette pénombre, qui confère aux objets leur plénitude physique et un surprenant pouvoir d’émotion. Et ce sont les plus humbles et les plus familiers que transfigure à dessein la magie de l’artiste : le panier d’osier, la veste de travail, le bougeoir de cuivre ou la chaise basse. Il suffit, pour les rendre troublants, de les montrer tels qu’ils sont, dans leur essence intime que cachent les apparences et de manifester en même temps « leur vertu spirituelle », comme il disait lui-même, les correspondances qu’ils éveillent en nous. D’où la nécessité plastique d’un métier ferme et nourri, l’ampleur d’un dessin apte à saisir les formes constitutives et la nécessité poétique du clair-obscur qui les baigne de mystère. Ces qualités s’unissent en l’œuvre complexe de La Patellière, à la fois concrète et déjà surréelle, si puissamment personnelle.

            Son aspect pauvre, un peu tendu, ses gaucheries fréquentes, son caractère sommaire, l’austérité de sa couleur déconcertent d’abord. Mais la grandeur de la forme et la noblesse du sentiment, la maîtrise de la lumière et de l’ombre dégagent une poésie profonde qui s’épanouit librement dans les dernières toiles. En effet, la découverte du Midi, au cours d’une convalescence, révèle à l’artiste le sens de l’individuel et la beauté de la couleur cependant que le pressentiment d’une fin proche développe son lyrisme. Le dessin gagne alors en souplesse, la facture trop concentrée se détend, le drame du clair-obscur s’apaise sous la fantaisie d’une palette nouvelle. Aux couleurs mornes et terreuses succèdent des dominantes bleues, que nuancent des violets profonds et des lilas légers, des roses et des verts qui n’appartiennent qu’à lui, et parfois la note plus haute d’un rouge admirablement placé. Massive auparavant, la peinture s’est faite musicale, docile aux mouvements de l’âme. La Patellière a conquis le jardin enchanté de ses rêves.

            Dans une fièvre intense, il renouvelle toute son œuvre, les scènes rustiques et les natures mortes, désormais en plein air, les paysages, les portraits et les nus et les compositions surnaturelles, où l’on peut voir flotter le beau corps d’Ophélie.

            Deux thèmes surtout hantent son goût du mystère : l’évasion naturelle du sommeil, porte ouverte sur le songe et la mort, et l’évasion factice du déguisement par lequel nous tentons de nous fuir nous-mêmes. La mort le surprit quand il préparait cette grande Féerie nocturne qui peut-être nous aurait livré son secret. Dans ses études de masques et d’arlequins, aux vêtements drapés, fantômes irréels sous la clarté lunaire, passe toute la nostalgie mélancolie du grand Meaulnes et de Watteau…

            Evoquer en même temps devant les toiles de La Patellière le souvenir de Le Nain et celui de Watteau, c’est assez dire la richesse de son tempérament. C’est dire aussi que loin des fausses querelles actuelles, il a déjà pris place dans l’authentique lignée française, au point où s’équilibrent sans cesse le prestige du songe et l’amour du réel, sous le signe permanent de la spiritualité.

Jean Leymarie

©2018 by Association des amis d'Amédée de La Patellière (1890-1932). Proudly created with Wix.com